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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 21:08

 

 

jacquette-lunettes113.jpgAnna Rozen est myope mais sa plume a le regard perçant qu’elle prête à ses personnages. Des personnages qui sont sûrement un peu autobiographiques bien qu’ils n’existent que dans leur imagination ce qui revient à dire que cette délicieuse auteure se vit bien dans le dédoublement de personnalité comme on l’a vérifié depuis La Bombe et moi (Le Dilettante – 2008). Anna Rozen nous livre, juste à temps pour la rentrée littéraire, une trilogie  aux petits oignons, Je vous prête mes lunettes, où les sentiments étranges le disputent à des délires très personnels et à une très légère paranoïa.

 

J’aime pas les gouttes.

 

Une goutte qu’y a-t-il dans une goutte quand elle commence à dégouliner du plafond? Elle tisse sa toile comme l’araignée du coin, elle déborde naturellement dans la première nouvelle intitulée Amoureuse.  On y fait la connaissance d’une solitaire pleine de sollicitude pour elle-même qui d’une goutte fait un roman fleuve pour âme en mal d’eau de rose. Dès qu’elle s’imagine une rencontre avec un autre, elle s’emballe, elle entrevoit un homme, son voisin, son assureur, son plombier, le peintre, son voisin de cinéma, de métro, de bar-tabac, la liste n’est pas exhaustive, elle se voit jolie, ravissante, sexy pour ces êtres  d’essence masculine qu’elle pressent empressés à finir entre ses draps. Las, le voisin sonne creux, l’assureur est une assureuse, le plombier plombant, le peintre chiant, elle n’est pas la coqueluche du gars qui tousse au cinéma et le type dans le métro sent sous les bras, et descend une station avant elle. Mais c’est pas grave, non. Au fond, l’amoureuse ne se plait que dans les bras de ses rêves.

 

 

J’aime pas les nanas

 

Dans Jalouse, l’écrivaine se déchaîne, elle écrit tout haut tout ce que les femmes pensent tout bas de leurs congénères, les pétasses, les pouffiasses, les garces, les mannequins, les grosses, les même pas belles. Rien que des ennemies en puissance, des nanas qui veulent à coup sûr l’empêcher d’être, vue, d’être tout court bref ça lui pourrit l’existence. A propos d’une de ces créatures aperçues dans le métro – il est beaucoup question de métro chez Anna Rozen, une Parisienne sûrement : “Mais que le goudron s’ouvre sous ses pas! Que la grille autour du pied de l’arbre se soulève! Qu’elle trébuche dans une grosse merde molle! Qu’elle glisse, qu’elle se ramasse! Merde de chien dans ses cheveux, dans les franges de son écharpe. Sourire effacé. Bien fait, qu’elle meure de suffocation dans la plus ignoble des puanteurs. Non, pire encore que la merde de chien : le clodo. Voilà, qu’elle se vautre contre un, qu’il se plaque à elle, qu’il se frotte à son trench ouvert, à sa jupe dessous, à sa chemise. Que la sale odeur d’humain pourri la contamine jusqu’aux os. Qu’elle pue, qu’elle se putréfie sur place, là, debout dans la rue.”

Houlà! Si la haine est proche de l’amour, la narratrice est elle, à deux doigts de se transformer en Mère Térésa. Pas d’affolement, la jalousie ça se soigne, ce n’est qu’un étrange animal tapi au fond de l’être “humaine” qui va s’administrer un traitement de choc que le lecteur se fera un plaisir de découvrir. Il suffisait d’y penser.

 

J’aime pas les trucs

 

Agueuzie, la plus longue des trois nouvelles,  nous entraîne dans un changement de sexe, celui de l’auteure qui se glisse dans la peau d’un homme qui n’a goût à rien, pour voir le goût que ça a. Ici, on chausse les lunettes d’un personnage privé de papilles mais doté d’un évident désintérêt des joies de la vie. Oh! Il n’est pas méchant, il écoute ses amis, partage leurs peines, baise leur femme, ne manque ni un vide-grenier ni un enterrement encore moins une soirée costumée. Il va applaudir Johnny avec la serveuse du Balto, se laisse mollement draguer par une certaine Myriam, ne se sent jamais seul avec une bière - car il peut goûter le frais - et un bouquin mais bon, la vie ne lui fait rien, il s’en fout mais il la vit quand même quand d’autres la perdent : “Tout le monde en noir, air hébété de rigueur. Non, ce n’est pas une nouvelle fête avec dress code idiot, pas non plus la sortie d’un (…) concert (…) éprouvant. Juste un enterrement. Cimetière de proche province, on a laissé les voitures au bord de la route, procession morte. Nous sommes tous vivants autour d’un trou rectangulaire creusé dans la terre. Difficile de ne pas secouer nos têtes de gauche à droite et retour. Cet imbécile de Bernard. Suicidé à son âge! Un suicide de vieux, c’est pas sérieux. A vingt ans, c’est romantique, magnifique, désolant, exaltant. Les parents culpabilisent, les amis sont pris de vertige, les partenaires sexuels effondrés. A près de soixante-dix ans, personne ne comprend. Suicide de vieux, enterrement de vieux. Sa femme s’en veut de nous réunir pour une réunion aussi triste et qui nous met le nez dans notre caca, comme si on avait besoin de ça.” Et, là, notre héros est un peu triste, un peu seulement, point trop n’en faut. Les trucs, il s’en fout autant que des glaces à trois boules du Balto. Et pourtant, il est fin observateur de ses contemporains, comme Anna Rozen qui, de fil en aiguille, réinvente une existence à son personnage avec un sens étonnant de la construction, du développement et de la bonne chute.

 jacquette lunette114

 

A l’évidence, l’auteure a ses auteurs. Parfois, on frôle Kafka, Carver ou Tenessee sans jamais sombrer dans la copie, le tout brodé au petit point, de la dentelle à l’encre et parfaitement emballé dans une écriture élégante, fine, drôle et impertinente. Et fraîche. Je vous prête mes lunettes, nous aide à y voir clair dans des sentiments, jalousie, indifférence, surestimation de soi,  ni bons ni mauvais mais que n’osons pas trop nous avouer. Un petit bout de confession par plume interposée qui nous octroie un genre d’absolution. A lire d’une traite.

 

Copyright : Olivia van Hoegarden

 

Je vous prête mes lunettes

Anna Rozen

La Dilettante

Sortie le 14 septembre.

 

 blog : http://overblogozen.over-blog.com

 Illustration Charles Berbérian

 

 

 

 

 

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Published by oliviavanhoegarden.over-blog.com
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